• RCFPoitou-EG2 octobre 2023Laurence Kleinberger pour son roman Une larme de Riwka13 minMichel Cordeboeuf reçoit avec la complicité d’Éric Godaillier Laurence Kleinberger pour son roman Une larme de Riwka dont la couverture a été illustrée par Jean-Pierre Joblin, publié aux éditions du Basson. ,
    C’est une histoire d’amour et de mort qui lie la narratrice à sa mère. Une histoire parfois tragique, faite d’amnésie et de souvenirs. Ce lien paradoxal entre le drame familial de la Shoah, la maladie d’Alzheimer et l’autodérision caractéristique de l’humour juif, forment le noyau de cette chronique joyeusement mélancolique où le burlesque et la légèreté s’emparent de tout. La fille raconte la vie de sa mère au jour le jour dans son « hôtel de luxe », un EHPAD, avec ses aberrations administratives et ses situations cocasses. Elle raconte le rire de sa mère, le Monsieur-Qui-Pisse-Partout, « Des chiffres et des lettres », les « Vayalé » récurrents du monsieur en fauteuil, René-la-grande-gueule et puis aussi la mort qui rôde. Un livre qui parle vrai.Droits image: RCFPoitou-EG

J’ai mis du temps à ouvrir Une larme de Riwka de Laurence Kleinberger. J’ai une mère. Très en forme. Très âgée. Et j’ai toujours peur.

Mais Laurence Kleinberger, dans Une larme de Riwka, sous-titré Une histoire d’Oubli et de Mémoire,  a su m’attirer par une couverture et une quatrième de couverture valsant entre humour et désespoir poli. 
Vous savez? Celui que nous, les Juifs, on connait bien.

En guise de prologue est donné à lire un autoportrait sans concession , vif, rapide, celui d’une Bad girl qui a toujours les yeux qui coulent, a voté Macron, n’aime pas les caissières des supermarchés, a des goûts de vieux  et… vient d’enfermer sa mère dans un hôtel de luxe. 

Ça y est : la lectrice en moi n’a plus peur. Et entre dans ces pages un peu en mode … prudent. 

Il y a elle, Laurence-Efrat. Et puis Hercule, ce frère aphasique depuis qu’un AVC l’a percuté. Il y a  leur mère, ancienne psychologue, qui vient d’intégrer un Ehpad. Qui a oublié

C’est le tendre Hercule qui au quotidien s’en occupe, de cette maman adorée. Avec l’auteur, qui in fine vient bien plus souvent qu’elle ne croit, elle qui note tout dans ce petit carnet sur lequel viennent s’ajouter les chapitres achevés du livre que le lecteur tient entre les mains.

Ah oui : il y a l’Ehpad. Grand luxe d’apparence. L’Ehpad et tous ses résidents.  Classés par tranches.

Et puis il y a le Covid, cet espace-temps qui, s’il n’a épargné aucun d’entre nous, s’il nous a tous  un brin changés, s’égrène ici au rythme des… confinements, qu’ils soient ceux, officiels, que nous avons tous vécus, ou ceux, internes et propres à la … résidence.

Il y a une directrice revêche. 

Il y a tout le reste. Le quotidien. La vie. Une maison à vider. 

Surtout il y a, en forme de palimpseste, ce passé : celui lié à Riwka. Quand votre histoire a des allures de four crématoire, à part rire en sanglots, qu’est-ce qu’on peut faire pour survivre


J’ai enfermé ma mère dans un hôtel de luxe

Une décision prise, en dépit de toutes les promesses, le jour où cette mère enfuie est retrouvée en petite culotte dans la rue. Ses tantes avaient toutes eu Alzheimer. Pour ses parents, on ne saura jamais : assassinés à Auschwitz ils n’eurent pas le temps de vieillir. Voilà cette mère qui sourit tout le temps depuis qu’elle est installée dans une Unité spéciale Alzheimer. Aux côtés de Maurice, Josette et les autres, qui ont l’air normaux. Et voilà l’auteur-narratrice qui entre, dit-elle, dans l’âge adulte. 

Le lecteur passe lui aussi du temps au sein de l’Ehpad duquel il découvre avec Efrat le fonctionnement, les compartiments, le personnel, les résidents, parmi lesquels Josette qui semble si normale, jusqu’à ce qu’un propos vous mette la puce à l’oreille.

Parfois, une incursion chez ceux qui ont toute leur têtelissent tous les nappes avec la même application et disposent, eux, d’un salon avec jeux et juke-box, là où les Alzheimer ont seule une télé toujours branchée sur TF1 ou M6.  

À l’Ehpad il suffit d’une nouvelle entrée pour faire basculer ce qui pourrait ressembler à une harmonie en mode pause : aujourd’hui, entre le Monsieur-Qui-Pisse-Partout. 

Qu’il est poignant le temps passé avec cette mère dont la dégringolade avait démarré lentement et qui au début reconnaîtra sa fille puis parlera de moins en moins mais sourira, sourira… 

Une photo au mur est prétexte à nous conter l’histoire familiale. Ce père ce grand amour mort subitement à quarante-six ans. Ces parents assassinés à Auschwitz. L’enfance cachée, traumatisée lorsqu’à la suite de l’arrestation de Yehuda et Riwka, cette enfant sera transbahutée toute une nuit à la recherche d’une famille qui voudrait bien sauver cette petite juive  des nazis

Riwka en pleurs a pris sa fille dans ses bras. Maman m’a dit : J’ai senti couler sur mon visage une larme de ma mère, se souvient Efrat, les yeux bordés de larmes : Nous voilà découvrant l’origine-maîtresse de cette tristesse.  La Shoah, clé de la fidélité de l’auteur à sa conscience juive. Tu sais ce qui est bien ici ? Tout le monde est juif !,  dira un jour cette mère à sa fille dans un parler yiddish.

Évoquant ces souvenirs diffus de grandes tristesse dans son enfance remplacés aujourd’hui par une mélancolie larvée et lancinante qui l’habite en permanence, l’auteur-narratrice confie avoir consulté ce médecin qui sait l’écouter et lui fera une ordonnance pour être heureuse au lieu de penser à ce qu’elle aura à esquiver ou à affronter dès l’aube. Un psy, elle en a vu neuf ans durant et elle ne voit pas l’intérêt d’aller lui parler de cette mère qui ne sait plus qui elle est et a oublié jusqu’au prénom de sa fille, ou d’elle, toute vidée de l’intérieur

Ranger dans des cartons les bibliothèques de la maison maternelle qu’il faut vider pour la vendre. Que d’auteurs juifs…  

Lors de nos visites à l’Ehpad, la grâce et l’humour décapant de l’auteur-narratrice aidant, plus rien ne nous étonne , des scènes hilarantes de cocasseries à celles, désespérantes de lucidité. Le lecteur s’en sort car l’auteur-narratrice, avec qui désormais nous cohabitons, note dans un agenda les choses faites et les petits plaisirs : Fiston 1, Fiston 2, le banquier, Hannibal, le chapitre 41, qu’il est en train de lire, est annoncé comme terminé. 

Est évoqué dans ces pages le poids d’avoir un parent survivant : Ma mère aura toujours besoin d’être sauvée. Est narré via le temps qui passe la totale conscience que ce poids jamais ne s’allègera : vider la maison de son parent revient aussi à lire cette lettre de son grand-père, lettre jetée du train en partance pour Auschwitz.  L’Oubli et la Mémoire ainsi se télescopent dans ce récit… Rire en sanglots, avait prévenu l’auteur…


Les moments les plus doux se passent in fine au sein de l’Ehpad, où la vie est rythmée du mot crié toutes les dix secondes par ce monsieur en fauteuil : Vayalé ! 

Anniversaires: L’auteur-narrateur a cinquante ans. L’âge de Fanny, une résidente touchée par la maladie de Lewy. Pourquoi écrire, se demande-t-elle.  

Telle une rengaine, obsédante, la larme de Riwka pleure aussi en nous désormais :  Lorsque Bouba  refusa de quitter l’appartement : j’ai senti couler sur mon visage une larme.  C’est qu’ils sont là : Yehuda et Riwka. La larme de Riwka cessera-t-elle un jour de se répandre sur nous tous… 


Mais c’était sans compter sur le Covid et ses ravages dans les Ehpad: Lorsque l’Ehpad s’est refermé une troisième fois, Là, elle a commencé à mourir.  

Efrat -et nous- vivons à présent  à l’Ehpad. Lucide, l’auteur-narratrice se souvient:  Ces affinités révolues. Notre goût commun pour l’opéra. J’entame ma troisième semaine d’Ehpad. Le Jour du Seigneur rythme le dimanche, sinon c’est Tino Rossi en boucles. Dans la chambre Efrat met Sidney Bechet. Mouloudji. Glenn Gould. Ou Bach.  

Elle tweete un jour à ses 2562 contacts sa colère à l’encontre de cet Ehpad de la chaîne ORPEA. Tout ça à cause de la fameuse goutte d’eau. Des aberrations administratives. D’une solitude où on s’enfonce. 


Une embellie soudain : Ce dernier week-end de juin Tout va bien. Son regard bienveillant me transperce. Me renvoie à la pauvreté de ma vie. A l’attente d’une réponse de de l’éditeur. A ma solitude. Ma vieillesse. 

Un mercredi Efrat ne recevra pas la photo rituelle du plateau-déjeuner du jour :  

Elle est morte quoi !

Le lecteur ne sait plus « qui » hurle. Est-ce Hercule au téléphone. Efrat ? Lui peut-être. 

Maman est morte il y a déjà presque un mois. J’arrive à l’écrire. […] Mais je n’arrive toujours pas à le dire.  

Sarah Cattan


Laurence Kleinberger est « maîtresse des soucis » dans un centre psychopédagogique. « Une larme de Riwka. Une histoire d’Oubli et de Mémoire » est son troisième roman, sorti en avril 2023 aux Éditions du Basson. 

Catégories : livres

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Livre: « Une larme de Riwka » de Laurence Kleinberger

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Une belle histoire d’amour lie la narratrice à sa mère, au crépuscule de sa vie. Un roman tendre qui oscille du rire aux larmes, de la mémoire à l’oubli, du dit aux non-dits.

Livre: "Une larme de Riwka" de Laurence Kleinberger

Dans ce quatrième roman, « Une larme de Riwka », Laurence Kleinberger fait œuvre de maturité. Tous les éléments éparpillés dans ses précédents récits déjantés trouvent ici leur centre de gravité. Cette « histoire d’oubli et de mémoire » raconte les derniers moments de sa mère, souffrant de la maladie d’Alzheimer. Efrat, un double de l’auteure, bourrée de remords, se voit contrainte de la placer dans un Ehpad, malgré la promesse faite jadis de ne jamais la mettre « dans une maison de vieux ». Heureusement, le frère d’Efrat habite tout près et lui rend  visite chaque jour  .

Dans de très courts chapitres , un peu à la manière d’un journal de bord, Laurence Kleinberger nous ouvre la porte de ce lieu tout neuf et clinquant où sa mère rejoint la section des malades d’Alzheimer. Elle décrit avec tendresse et de façon très vivante ses compagnons d’infortune, la vie aux limites du surréalisme qui s’y épanouit en toute liberté, sans se départir de son humour décapant – la politesse du désespoir, dit-on.

Elle nous ouvre peu à peu la porte de son cœur brisé, le sentiment d’impuissance, la solitude, la mélancolie, « les matins où elle n’a pas pied ». Dès l’enfance, elle a su qu’elle devait protéger, sauver sa mère si fragile. Cette petite fille qui vivait avec ses parents, Yehuda et Riwka, à Bruxelles en 1942, confiée seule à la nuit, lors de leur arrestation, à la recherche d’une famille qui voudrait bien la cacher. « Riwka en pleurs a pris sa fille dans ses bras. Maman m’a dit : « j’ai senti couler sur mon visage une larme de ma mère » se souvient Efrat, les yeux bordés de larmes.

Une larme – puissante parce que minuscule, image d’une transmission.

L’année de ses 90 ans, un palier est franchi, la vieille dame rejoint l’Unité des grands dépendants. Covid oblige, les pensionnaires sont confinés à plusieurs reprises entre les quatre murs de leurs chambres. Efrat prend un congé sans solde et passe des semaines enfermée avec sa mère pour encore sauver « la petite fille juive pourchassée, cachée, unique survivante de sa famille ». Elle a obtenu l’autorisation du personnel dévoué de l’Ehpad et par sa présence, elle réussit à la maintenir en vie.

Un jour pourtant …

« Maman est morte il y a déjà presque un mois. J’arrive à l’écrire, je pourrais l’écrire partout, sur des pages blanches, sur les murs, je peux l’écrire à l’infini. Mais je n’arrive toujours pas à le dire », ainsi s’achève « Une larme de Riwka », cette longue et Une belle histoire d’amour lie la narratrice à sa mère, au crépuscule de sa vie. Un roman tendre qui oscille du rire aux larmes, de la mémoire à l’oubli, du dit aux non-dits.

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